15/02/2013
Dans la peau d'un sans-abri, la nuit
Parfois, j'ai l'impression d'être Albert Londres, tant je me sens tenu de raconter ce qui se passe autour de moi (même si je n'aime pas parler de moi), voire de venir en aide aux autres, quand je peux — parfois, c'est aussi simple que se baisser pour ramasser quelque chose ou aider quelqu'un à se repérer dans la rue.
Intellectuellement, je devine que tout le monde se fiche plus ou moins de ce que je raconte, mais émotionnellement, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'un jour, ça sera peut-être utile à quelqu'un.
Nitchevo ! Quelque part, je me fais plaisir à moi même, aussi, en écrivant ces pages. Et puis, si un jour je décide d'écrire mes mémoires (quand je serai vieux et chenu), j'aurai déjà de la matière. Parce qu'il ne faut pas croire : je sauvegarde mon site toutes les semaines pour le reconstruire "chez moi", et à l'aide des quelques APIs en ma possession, je serais déjà en mesure de le reconstruire en trois coups de cuiller à pot sur Blospot, WordPress, Tumbler et quelques autres lieux (sourire).
* * *
0h34. J'essaie de dormir dans mon bout de coin de la Nation, quand les quatre mêmes vigiles qu'hier matin (ils font la journée continue, ou quoi ?) m'abordent, et que le même vigile qu'hier me demande de partir. À nouveau, je demande pourquoi, il me répond qu'il va y avoir un grand nettoyage au jet d'eau cette nuit, personne ne peut rester. En revanche, il me propose d'appeler le Recueil Social si j'accepte d'aller à Nanterre. Je suppose qu'un jour ou l'autre, je serai bien obligé d'aller dans ce centre de mauvaise réputation, mais pas encore ce soir. (Pour moi, c'est encore le soir tant que le dernier train n'est pas passé, bien que strictement parlant, passé minuit, on soit le matin.)
Donc, j'ai pris le premier train qui passait, trois minutes plus tard, et vingt minutes après je débarquais à l'Étoile. Ici, au moins, je pourrai m'allonger (depuis que je dors à la Nation, je passe mes nuits assis), si je ne me fais pas éjecter de là aussi. En revanche, j'ai un ami qui travaille dans le quartier, je serais trop gêné qu'il m'aperçoive, il faudra que je parte tôt, vers sept heures par exemple. On n'y est pas encore : le temps d'écrire ces quelques lignes dans mon cahier d'écolier, il n'est qu'une heure passée de sept minutes !
Il fait un peu frisquet, j'espère tenir le coup. J'ai passé une nuit sur ce quai il y a trois ans, mais à l'époque j'avais une couverture de survie (récupérée une nuit à la Boulangerie où j'avais pu m'en passer, et précieusement mise de côté), un machin doré d'un côté, argenté de l'autre, à usage unique — c.-à-d. qui ne sert qu'une fois, ça se déchire au premier geste un peu brusque et de toute façon, une fois dépliée, il est impossible de la replier sans l'abîmer. Mais en attendant, ça isole bien du froid, ou de la chaleur d'ailleurs — il y a un côté hiver et un côté été, d'où les couleurs or et argent, mais j'ai oublié leurs correspondances.
Aujourd'hui, je n'ai même pas ça.
En arrivant, je me suis nettoyé un coin de banquette (en marbre, la classe ! Deux kleenex sacrifiés), je vais essayer de rester. Mais si je n'ai passé qu'une nuit ici il y a trois ans, bien que j'aie essayé plusieurs fois, c'est parce que les autres fois je me suis fais éjecter par les vigiles !
Mektoub, on verra. On est moins nombreux qu'à la Nation, ici, moins d'une dizaine répartis sur les deux quais du RER, même en me comptant ("One More!"), mais au moins je ne suis pas seul.
1h10, on nous annonce que le service est terminé et qu'il faut évacuer les quais, mais sans le côté insistant des annonces diffusées à la Nation. Je me demandais d'ailleurs si c'était des messages diffusés dans toutes les gares depuis un central situé à Châtelet ou ailleurs, apparemment non, chaque gare doit gérer ses annonces. Une deuxième annonce, quelques minutes plus tard, plus ou moins de même contenu que la première, c'est dur à dire : les hauts-parleurs ne sont pas formidables, mais il y a des moments comme ça où c'est un privilège d'entendre mal, on est moins dérangé.
Troisième annonce, multilingue. D'abord en français, puis en autre chose, je n'ai pas compris quoi, puis en italien (j'ai entendu "ouchita"), dont j'ai appris un peu de vocabulaire ("ouchita a sinistra"), à force de passer Gare de Lyon sur la ligne 14.
1h19, un train plateaux passe, une seule motrice en tête, un autre en queue, je me fais la remarque qu'il est plus court que d'habitude, quelques minutes plus tard je suis détrompé, ce n'était pas le même. Cette fois-ci, le "vrai" train plateaux passe, avec ses deux motrices jumelées en tête, son petit kilomètre de long (est-ce que la RATP essaierait de battre le train des phosphates de Mauritanie ?) et sa motrice de queue. Je les appelle des "trains plateaux" parce qu'il n'y a que des wagons plats, pour transporter des rails en volume, peut-être.
En revanche, je n'ai pas vu passer le train atelier qui traverse la Nation presque chaque nuit. Me serait-il infidèle ? Aurait-il bifurqué à Châtelet ? No sé.
4h35. Je m'assois quelques minutes, je n'arrive pas à dormir. La banquette est dure et je suis un peu frigorifié, outre que j'ai perdu l'habitude de dormir allongé et que je ressens des espèces de picotements chauds (un peu comme des brûlures atténuées) dans les mollets et dans les cuisses, donc ça me soulage de m'asseoir. Puis je me rallonge, mais à partir de maintenant jusqu'à mon "réveil", je reprendrai la "pose assise" beaucoup plus souvent, même si ce n'est qu'une minute ou deux à la fois.
6h30. Fin du dodo, je reprends la station assise. Trop dur, le marbre, ça me rapelle les lits de camp des gymnases — j'avais trop maigri en 2009, et même si j'ai repris du poids depuis (les formes, pas la forme !), ça ne doit pas être aux bons endroits parce que quand le siège est dur, j'ai l'impression d'être assis (ou couché, selon le cas) sur mes os, et ça fait mal. Ça ne vaut pas le coup que j'aille voir un toubib, je ne pense pas que les petites pilules magiques que les médecins distribuent à tour de bras de nos jours y puissent quelque chose, et je suis très méfiant envers les médicaments depuis l'incident du doliprane (expérimental, je soupçonne) que m'avait offert l'Hotel-Dieu il y a trois ans.
En outre, je suis gelé, donc maintenant j'attends juste le passage d'une rame bien chauffée (style rame neuve à deux étages) pour la dernière étape.
6h50, arrivée à la Défense, je prends un café crème sur le quai. Une minute après sept heures, j'arrive devant Virgin, qui est déjà ouvert ! Ouaouh ! En papotant un peu avec l'agent de surveillance à l'entrée, j'apprends que Virgin (juste celui-ci, en face de l'entrée du CNIT) ouvre désormais ses portes à sept heures précises !
Je vais pouvoir attendre 7h30 au chaud, outre que mon cahier d'écolier est fini, il va me falloir en acquérir un autre dans la journée.
Je vous dis donc "À demain", pour la suite de ces palpitantes aventures, en vous souhaitant une bonne journée à tous !
PS : mine de rien, il est 10h41, il m'a fallu un peu plus de trois heures pour me relire, tout retaper dans mon éditeur de texte préféré (Notepad++) et le mettre en ligne (sourire).
10:43 Publié dans Chronique de la rue | Tags : dlpdusa, nation, étoile, défense, virgin, albert-londres | Lien permanent | Envoyer cette note |









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